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Prologue : Grand Lac 1861.
L’abbé Montaigu était bel homme, tout Grand Lac s’accordait sur ce point. Par-delà ses crises de colère, on le savait bon et incapable d’avoir la moindre mauvaise pensée. Le fait est qu’il attirait les foules, si tant est que l’on puisse parler de foule dans un village de 127 habitants. L’homme avait ses habitudes. Tous les matins, après de rapides ablutions, il s’observait longuement dans le miroir. C’était un rituel incontournable. Il tentait dans un premier temps de dompter ses cheveux encore abondants, mais particulièrement rebelles. Ensuite, cédant au narcissisme, il admirait les traits encore fins de son visage. Après s’en être repenti, il répétait son sermon, cherchant le geste de circonstance, parfois dramatique, parfois accusateur, rarement bienveillant. Il se rendait ensuite à l’église afin de s’assurer que tout était en ordre. Il était important, ce matin en particulier, de veiller à ce que tout soit parfait. Il contrôla les lieux avec la plus grande attention. Sur une banquette se trouvait un missel oublié qu’il avait reconnu facilement à sa couverture d’ivoire sculptée. C’était celui de sa sœur, elle avait elle-même choisi un motif de lys et de muguet pour l’orner. La messe de Pâques approchait, c’était l’un des grands évènements de l’année pour le village de Grand Lac et il ne fallait rien laisser au hasard. Un sourire tendre aux lèvres, il remarqua la petite Mathilde. Elle était à l’image même de la simplicité. Elle cachait toujours ses cheveux sous une modeste coiffe de toile. Sa robe était bien trop sévère pour une fillette de son âge, mais elle l’avait cousue elle-même et n’en voulait pas d’autre. Un tablier de coton blanc ceignait sa taille. Sa force d’âme était sans faille, et, comme chaque matin, elle était en prière face à la statue de la Sainte Vierge qu’elle aimait tout particulièrement.
Cette représentation de la Madone avait été maladroitement exécutée. Elle était assurément l’œuvre d’un artisan, plutôt que celle d’un artiste. Cet épisode avait marqué à jamais l’histoire du village. A la fin du 17ème siècle, un vagabond, venu d’on ne sait où, était arrivé à Grand Lac et s’était écroulé à quelques mètres du puits. Il était mort après quelques heures des suites d’une blessure probablement accidentelle. Dans ses bagages se trouvait la statuette. Les villageois étaient convaincus que cette représentation de Marie avait choisi elle-même de venir à Grand Lac. Comment expliquer autrement cette arrivée, pourrait-on dire, miraculeuse. Face à un tel évènement, Gauthier Franchimont, l’homme le plus riche du village, décida d’offrir aux habitants de Grand Lac une église digne de ce nom. Certes, l’édifice n’était pas grand, mais il était accueillant et solide. Les messes se firent désormais à l’abri des courants d’air.
La petite Mathilde avait toujours été fascinée par cet objet prodigieux. Agenouillée face à cette représentation, elle affichait, comme toujours, une sérénité sans faille. Sa ferveur était impressionnante. Tous, au village, appréciaient cette fillette au grand cœur. A n’en pas douter, elle était citée en exemple par des parents désireux d’assagir leurs progénitures turbulentes. A chaque fois qu’il la croisait en prière, l’abbé ressentait une certaine appréhension, car il craignait de la déranger. Même lui était troublé par tant de dévotion. L’homme avait la foi, il avait voué sa vie à l’église, mais bien malgré lui, il se sentait insignifiant lorsqu’il la regardait. Il éprouvait parfois un peu de pitié pour les parents de cet enfant hors normes. Le travail était pénible à la ferme et l’on manquait de bras. Au grand dam de son père, la petite Mathilde souhaitait ardemment devenir religieuse. A de nombreuses reprises, ils avaient demandé à l’abbé de la convaincre de renoncer, mais rien ne pouvait la faire ployer, elle connaissait sa destinée. Si l’abbé trouvait merveilleux qu’une jeune âme se tourne avec tant de conviction vers Dieu, il n’en était pas moins désolé face aux conséquences d’un tel choix, car ce qui convient aux uns ne convient pas toujours aux autres.
L’abbé ferma la porte de l’église avec douceur et revint vers son logis où l’attendaient déjà les dames patronnesses. Elles étaient en grande conversation et il entendit bien malgré lui l’évocation de la rumeur du moment. Il était question d’une infidélité : le tavernier du village était, aux dires de certains, cocu. Lorsqu’elles le virent approcher, elles changèrent précipitamment de sujet, sachant le reproche qu’il leur ferait. Il fit mine de ne pas avoir entendu, car il fallait organiser avec elles les derniers préparatifs de la messe de Pâques, le travail ne manquerait pas. A peine avaient-ils entamé la discussion qu’ils étaient interrompus par la petite Mathilde. Celle-ci sortait de l’église en toute hâte. Elle semblait exaltée, chose rare chez cette enfant d’un naturel calme. Elle tomba à genoux face à eux, les yeux baignés de larmes. Mon père, déclara-t-elle… Je l’ai vu… La Miséricordieuse !

Extrait :
Me***, il y a un second narrateur. J’aurais préféré être seul, genre, le bel héros ténébreux. Les aventures d’Edouard Moulinier, ça sonnerait pas mal. Les aventures d’Edouard et Merlin… bof… ça fait trop bande dessinée. En même temps… je ne sais pas trop. Peut-être qu’un faire-valoir adolescent plaira aux plus jeunes.

C’est qui ceux-là ?
Le temps est au beau fixe. Dans le Parc Simon, au nord de Grand Lac, une femme, assise sur un banc, lit un livre. Un foulard lui cache les cheveux et de grandes lunettes de soleil lui mangent le visage. Elle ressemble à une starlette en quête d’anonymat. Un homme tout aussi discret prend place à ses côtés.
— Que lis-tu ?
Elle lui montre la couverture du livre avec un sourire amusé.
— Meurtre au soleil, d’Agatha Christie. Elle est plutôt douée pour dépeindre ses personnages. Où en est l’inspecteur ?
— Difficile à dire, l’apparition semble l’intéresser. C’est assez surprenant. En fin de compte, ça ne devrait concerner que l’Eglise !
Elle prend un instant de réflexion et poursuit.
— Il s’intéresse à Léonard Immobilier !
— Oui, il n’y a pas de doute à ce sujet.
— Pourquoi s’encombrer d’un adolescent ?
— Je pense qu’il manque de professionnalisme. Et Baudouin Franchimont ?
Elle affiche un air désolé.
— Franchement ? On perd notre temps avec lui, c’est un crétin imbu de lui-même.
— Si l’inspecteur s’intéresse de trop près à Léonard Immobilier, il finira par le soupçonner.
— Probablement. Ce n’est pas une mauvaise chose. Le cas de Gustave Roux est plus gênant.
— Que comptes-tu faire ?
— Pour l’instant ? Rien !
Elle range calmement son livre dans son sac et se lève,
— Je te laisse. Je m’occupe de Franchimont. Moulinier, c’est ton affaire.
Il la regarde s’éloigner et attend quelques minutes avant de quitter le parc à son tour.
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